Parlons logement, c’est le moment ! Catherine Sabbah, déléguée générale d’Idheal

Paris - Publié le vendredi 26 février 2021 à 11 h 00 - Tribune n° 209658 Rapport Pelletier-Hovorka sur « la rénovation des bâtiments et le renouveau urbain », rapport Lemas sur « la qualité des logements sociaux », mobilisation d’Action Logement pour la distri- bution de nouvelles aides aux jeunes et aux salariés précaires, projet d’un nouveau référen- tiel de qualité, expérimentation sur 50 000 futurs logements, modification du calcul des diag- nostics de performance énergétique... Depuis son arrivée, Emmanuelle Wargon, la ministre déléguée au Logement, ne chôme pas. Son sujet semble avoir pris une place nouvelle et in- édite dans le débat public, écrit Catherine Sabbah, déléguée générale d’Idheal, dans une tri- bune adressée à News Tank le 24/02/2021.

La crise a révélé, en creux, les défauts de localisation et de conception de nombreux logements construits au cours des récentes décennies. Fallait-il encore poser la question à ceux qui sont les plus concernés, mais souvent les moins concertés, les habitants. L’époque et ses vecteurs technologique nous apprend aussi que ces derniers sont peut-être désireux de prendre une parole longtemps confisquée par des « experts » ou des acteurs paradoxale- ment davantage passionnés par la rentabilité de leur entreprise que par la finalité du loge- ment.

Voici la tribune de Catherine Sabbah.

Une place nouvelle et inédite dans le débat public


Rapport Pelletier-Hovorka sur « la rénovation des bâtiments et le renouveau urbain », rapport Le- mas sur « la qualité des logements sociaux », mobilisation d’Action Logement pour la distribution de nouvelles aides aux jeunes et aux salariés précaires, projet d’un nouveau référentiel de qualité, expérimentation sur 50 000 futurs logements, modification du calcul des diagnostics de perfor- mance énergétique... Depuis son arrivée, Emmanuelle Wargon, la ministre déléguée au Loge- ment, ne chôme pas. Son sujet semble avoir pris une place nouvelle et inédite dans le débat public. Proportionnée, -enfin- à celle qu’il occupe dans nos vie à tous, et plus encore depuis que nous sommes contraints, par la prudence autant que par les mesures de distanciation sociale, à nous calfeutrer plutôt que d’aller au bureau, et à partir de 18 h chaque soir ? Faut-il voir là, la subite prise de conscience que ce sujet essentiel, au même titre que l’emploi, la santé ou l’éducation, mérite une politique publique engagée et ambitieuse, à l’opposé du sort qui lui fut réservé au début du quinquennat ?

Palier l’urgence

À court terme, il s’agit de répondre aux urgences : les permis de construire ont baissé de 14,7 % en 2020 pour l’ensemble des logements neufs. Pour l’habitat collectif, la situation est bien pire, la Fédération Française du Bâtiment déplore une chute des mises en vente de 27,4 %, par rap- port à 2019. Ces mauvais chiffres promettent un long trou d’air, car aux chantiers non commencés aujourd’hui correspondent les logements qui manqueront dans 2 ou 3 ans. La crise, celle de l’ac- cès au logement, promet donc de durer. Elle a été aggravée en 2020 par l’arrêt de l’activité, le re- tard des autorisations d’urbanisme lié à la pandémie et aux élections municipales. S’ajoute à ces raisons la remise en question de certains modèles de développement par des maires verts arrivés aux manettes de Villes comme Strasbourg Lyon ou Bordeaux. Certains ont décrété des moratoires sur la construction, soutenus par les injonctions contradictoires et inte- nables du gouvernement qui enjoint à construire, tout en refusant l’artificialisation de nouveaux terrains. Stratégie électorale

A moyen terme, cette attention pourrait représenter le volet « social » du macronisme, appelé de ses vœux, parfois brutalement, par une partie de la population. Après tout le calcul n’est pas mauvais, pour tenter de reconquérir les déçus de 2017, de se pencher sur un bien essentiel pour les Français et de le faire savoir. Le logement a pour lui d’adresser un grand nombre de sujets que la situation sanitaire et économique a rendus plus douloureux encore : il touche au portefeuille et au pouvoir d’achat des citoyens qui y consacrent de 20 à 30 % de leurs revenus, parfois plus pour les jeunes et les plus modestes ; la baisse de la construction de logements neufs a un impact direct sur l’emploi dans le bâtiment ; le secteur dans son ensemble représente 20 % du PIB et rapporte aussi près de 80 Md! de recettes fiscales ; l’aménagement du territoire et les réflexions sur l’artificialisation des sols ancrent les relations avec les élus locaux. Enfin, l’affichage des ambitions environnementales et climatiques est une impérieuse au- baine : la construction de logements ajoutée aux déplacements domicile-travail constitue l’une des premières sources d’émissions de carbone et de gaz à effet de serre.

Questionner la demande

À un horizon plus lointain enfin, c’est sans doute les modes de vie des Français, bouleversés par le télé-travail et la diminution des interactions sociales qu’il faudrait réinterroger. Le logement est résilient, dit-on... De fait, il a absorbé le choc du premier confinement qui a renvoyé chacun d’entre nous dans ses pénates et à sa condition d’habitant, 23 heures sur 24 à la maison pendant 55 jours, en parvenant à intégrer des fonctions pour lesquelles il n’était pas conçu : vivre tout le temps, tous ensemble, travailler, apprendre, se distraire, se cultiver au même endroit... Nous l’avons tous fait, vaille que vaille, via un système D qui prêtait à sourire par son inventivité, mais aussi à rire jaune. Les logements sur-occupés ont également été des viviers favorables à la propagation de la maladie, rendus encore plus dangereux par plusieurs facteurs : comme par ha- sard, il s’agissait de ceux des travailleurs envoyés en 1e ligne, sur des postes non distanciables et souvent à des kilomètres de chez eux.


Il nous faut apprendre de ces défauts

La leçon est utile. Il nous faut apprendre de ces défauts, si l’on veut, à l’avenir, pouvoir travailler à la maison et s’y réfugier comme l’on prévoit qu’il en sera peut-être besoin. La crise a fait émerger de nouvelles questions sur la manière de vivre ensemble, mais aussi, de façon plus inattendue, sur l’obligation de pouvoir s’isoler les uns des autres dans un espace restreint, le quartier, l’im- meuble, le logement même. Encore faut-il en avoir la place, ce qui est rarement le cas. Le baromètre de Qualitel d’octobre 2020 [1] révèle que dans près de la moitié des familles de quatre, les 2 enfants doivent partager la même chambre. Arrive un âge où les batailles de polo- chon tournent à des conflits plus violents. La taille des logements, la possibilité de mettre un pied dehors tout en restant chez soi, sur un balcon, une terrasse ou dans un jardin, le confort lumineux qui permet d’y voir clair, de consommer moins d’énergie et dans le meilleur des cas de profiter d’une vue, sont les trois thèmes relevés, de manière massive, par les 8 000 personnes interrogées par Idheal, l’Institut des hautes Études pour l’Action dans le Logement en avril 2020 [2]. Idheal : association reconnue d’intérêt général Idheal, l’Institut des Hautes Études pour l’Action dans le Logement, est une association recon- nue d’intérêt général, lieu de réflexion et de dialogue. Idheal est né d’une insatisfaction par- tagée : il manque à ce secteur une vision commune entre le public et le privé, le logement social et la promotion immobilière, les entreprises et le secteur associatif, les « vieux » acteurs et les nouveaux venus, issus de la mobilité, de l’énergie, de la bigdata, qui pourraient les bousculer, voire les remplacer. Idheal a pour ambition de remettre le logement « à sa place », centrale pour les ménages, les acteurs économiques et les responsables politiques. En fédérant un réseau de têtes pensantes, chercheurs et professionnels, capables d'évaluer et de questionner les mo- dèles de fabrication du logement et les usages de l’habitat. L’institut diffuse librement ses idées pour animer le débat public, grâce à des publications, des conférences, et un cycle de formation.

La crise a révélé, en creux, les défauts de localisation et de conception de nombreux loge- ments construits au cours des récentes décennies. Fallait-il encore poser la question à ceux qui sont les plus concernés, mais souvent les moins concertés, les habitants. L’époque et ses vecteurs technologique nous apprend aussi que ces derniers sont peut-être désireux de prendre une parole longtemps confisquée par des « experts » ou des acteurs paradoxalement davantage passionnés par la rentabilité de leur entreprise que par la finalité du logement.

La qualité semble se dégrader d’année en années

Recueillis, triés, classés, plutôt qu’exprimés de manière violente à force d’exaspération, ces mots seraient utiles pour renseigner améliorer la construction neuve, comme la rénovation. Et docu- menter ce à quoi les industriels s’intéressent généralement de près pour cerner au mieux leur mar- ché, la demande, ici les besoins, et même les envies de ceux qui vivront là. Dans le logement, cette donnée mal connue est toujours reléguée au second plan par une politique de l’offre, identique de- puis des années et fondée sur des objectifs chiffrés... Elle a révélé son inefficacité sur le champ qu’elle visait : faire baisser les prix. Et raté le reste : la qualité semble se dégrader d’année en an- nées. Les typologies de logement, l’ingéniosité des plans, la taille des pièces, l’intérêt des espaces partagés pourraient utilement être confrontés aux usages réels et non plus seulement définis par l’objectif de rentabilité des opérations immobilières, à l’aune du prix du foncier ou d’un zonage fiscal. La crise a donné lieu à une abondance de littérature [3], de propositions, d’idées que l’inconce- vable de la situation rend d’autant plus iconoclastes et audacieuses. Par sa durée, elle offre à qui voudra s’en saisir la matière d’une expérimentation in vivo qu’il suffit d’interroger, ce que cer- tains chercheurs et organismes s’évertuent à faire. Espérons que les différentes initiatives lancées par les pouvoirs publics sauront se saisir de leurs résultats. [1] Baromètre Qualitel 2020, Logement : à la conquête de l’espace - Association Qualitel [2] Aux confins du logement, sondage Idheal, avril 2020 IDHEAL - Les Études-Actions - IDHEAL [3] Et demain, on fait quoi ? | Pavillon de l’Arsenal (pavillon-arsenal.com)

Rubrique animée par Jean-Luc Berho La rubrique est animée par Jean-Luc Berho (berhoji@laposte.net), créateur des Entretiens d’Inxauseta, événement annuel dédié aux politiques du logement et de l’habitat. L'édition 2020 a eu lieu le 28/08/2020 à Bunus (Pyrénées-Atlantiques). Il est également président de la Coopé- rative de l’immobilier, à Toulouse. La rubrique a vocation à mettre en exergue des avis experts sur l’accès au logement, le parcours résidentiel, la politique de la ville, l’urbanisme et l’aménage- ment des territoires, en France et à l’international.

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